Mais il porte un regret sous la clarté retrouvée des réverbères et des lampes des carrefours. Il sait qu’il a quitté un séjour de paix, d’ordre et de sagesse, et qu’il va lui falloir affronter de nouveau la bousculade, courir où ses désirs le mèneront malgré lui, se gaspiller en des entreprises que son juge intérieur désapprouvera, sourd à l’excuse sans cesse présentée : rattraper le temps perdu. Était-ce vraiment du temps perdu ? Parce qu’il a été passé à l’écart de la vie, avec des livres, avec des réflexions sur des souvenirs, avec l’idée de la mort, peut-on le dire perdu, ce temps ? Et ce ferme propos de ne céder au désir que si l’objet de ce désir en vaut la peine, n’est-ce pas le précieux fruit de ce temps perdu ? Même les heures passées à « veiller sur les valides » n’ont pas été perdues. Avec tendresse nous avons veillé sur eux, tandis qu’ils dormaient tous, les bien-portants. C’est encore un avantage de la vie d’hôtel comparée à la vie du sanatorium : se sentir entouré de gens qui ne souffrent pas, qui ne songent pas à prendre leur température. Nous les voyions traverser l’hôtel comme une sarabande. On mangeait avec appétit, on buvait de bons vins, au restaurant de l’hôtel, et on ne s’ennuyait pas dans les chambres voisines de la nôtre. Au matin, quand j’allais m’assoupir, la voix du jeune mari sonnait la diane : « Diana ! Diana ! Lève-toi, Diana ! » Elle s’étirait, bâillait doucement, riait, un peu plus tard chantait. On entendait les moindres bruits. Ils sont restés huit jours sans que je les aie aperçus une seule fois, Diana et lui ; mais j’avais pu me faire, de Diana, une idée si nette que je crois que je l’aurais reconnue, à la voix, pas même : à un mouvement, à un soupir.

Je songeais à eux tous, sans tristesse ni envie. Tôt ou tard l’ombre sous laquelle je tremblais les rejoindrait. Ils avaient raison de se réjouir de leur jeunesse et de leur santé : c’était remercier le destin, ou les dieux, ou les parents qui leur avaient légué cette santé. Mais je pensais avec pitié à ceux d’entre eux qui regardaient cette phase, cet état passager de leur existence, comme leur vraie vie, la seule digne d’être vécue ; qui se faisaient un idéal et un mérite de leur force, de leur appétit, de toutes leurs qualités de jouisseurs, comme s’ils consistaient en ces choses ; qui se jugeaient eux-mêmes comme les aurait jugés un marchand d’esclaves, un agent de recrutement. « Bons pour le service du plaisir ! » Quelles dupes ! Et ce risible orgueil de la chair. Insectes sur l’ordure chaude, dans un rayon de soleil. Où seras-tu, fin bec, illustre gourmet, quand ton médecin t’aura prescrit les pâtes bouillies et l’eau minérale ?… Les côtelettes (ou les œufs ?) Demidoff, quel goût leur a-t-il trouvé, Demidoff, à son lit de mort ?

J’aurais voulu leur recommander de songer à l’ombre pendant qu’ils étaient dans le soleil — à cette ombre limpide où on se voit mieux, où on se voit jusqu’au fond (tous les souvenirs repris, jugés), où on a enfin le difficile plaisir de se connaître pour ce qu’on est, de se posséder, de se prévoir, de se corriger. C’est là qu’on fait l’apprentissage d’une nouvelle liberté : le fer n’est plus attiré par l’aimant, l’instinct ne se jette plus sur le plaisir, la flatterie perd son pouvoir sur la vanité, le patron de la barque n’est plus à la merci de l’équipage. On s’exerce, malgré soi, à délibérer, à attendre, à supporter. On dit bien : le patient. Et l’âme, sevrée du monde, grandit en force et en sagesse. Côté de l’ombre, de la vie contemplative, à laquelle, par degrés, on prend goût ; côté de la nuit étoilée. J’en arrivais à me demander si, dans la vie comme aux courses de taureaux, les meilleures places ne sont pas celles du côté de l’ombre.

Valéry Larbaud, 200 chambres 200 salles de bains

De là-haut, il était moins étonné encore par la taille de la ville que par sa complication. Les toits et les murs étaient donc si variés ! Les blocs de maisons se ressemblaient si peu ! Et quel enchevêtrement il devait y avoir là-dessous ! On le devinait, comme sous un drap boursouflé des étreintes de corps plus furieuses que les plis.

Il cherchait au loin son quartier et l’emplacement de sa maison. Après avoir longuement hésité, il découvrit une sorte de petite falaise blanche devant quoi moutonnait de la brume. « C’est dans ce pâté-là ! » Alors il se sentit très ému. Il avait une espèce de gêne et de regret. Son cœur battait comme celui de quelqu’un qui a manqué une fête. « Dire que j’habite là-bas ! et que j’ai tout ça tout le temps autour de moi ! » Il était moins heureux de le savoir enfin que mélancolique de l’avoir ignoré. Il s’en voulait d’y songer si tard. Tant de choses puissantes avaient agi sous le couvert de cette brume ! Tant de choses avaient suivi les rues, tant de forces les avaient jointes ! Tant de rapports s’y croisaient, comme les baguettes de fer dans le ciment armé ! Rien ne traversait son petit appartement de veuf. « Je ne sors jamais. Je ne m’amuse pas ; je n’existe pas. »

Il remarqua, plus à gauche, un brouillard vert où il reconnut le Père-Lachaise. « Je suis libre, oui, libre comme eux. Qui est-ce qui s’occupe de moi ? Qui est-ce qui pense au pauvre homme que je suis ? Ça ne ferait pas un grand changement si je mourais. »

Il interrogea du regard la forme de la ville : « Je voudrais bien savoir si quelqu’un pense à moi là-dedans ! » Il n’éprouvait pas l’envie de redescendre. Il n’aurait désiré partir que si une force, une des cent mille forces l’avait transporté en une seconde chez lui, dans sa chambre, où il n’aurait plus eu de stupeur à être seul.

Jules Romains, Mort de quelqu’un
Il semblerait d’ailleurs que, d’une façon générale, plus le temps passe moins j’aie à dire, bien que je trouve naturellement toujours plus ou moins quelque chose à dire. Et lorsque j’entends les gens autour de moi se lancer tous dans d’incessants monologues, des dialogues sans queue ni tête, des discours aberrants, je m’aperçois qu’eux non plus n’ont en réalité absolument rien à dire, pourtant tout le monde parle, c’est ainsi. Il n’empêche que je donnerais cher pour avoir quelque chose à dire, de même que je donnerais cher pour avoir une pensée digne de ce nom, pas seulement une opinion ni même une conviction, simplement une pensée, quelque chose comme un fil qui résiste et conduise quelque part. Véronique Bizot, Un avenir
J’étais à l’époque supposé rejoindre une base scientifique où m’attendaient, outre quelques consultants à mission courte comme moi, un noyau d’experts sylvicoles détachés par le Forest Institute of Malaysia et le WWF, mais je n’étais jamais arrivé jusqu’à cette base. La jeep qui devait m’y amener, conduite par un jeune guide, s’était arrêtée là où la route s’interrompt, après quoi nous restaient quelque trois kilomètres de marche à travers la jungle. Il était sept heures du matin, et, constatant qu’une piste étroite mais bien marquée se profilait, que je n’aurais qu’à suivre flanqué de mon paquetage, j’avais renvoyé le guide et sa jeep, excité à la perspective de parcourir seul ces trois kilomètres. Moyennant quoi vingt-quatre heures plus tard il y avait tout lieu de penser que j’étais porté disparu. Je me souviens que si les cinq cents premiers mètres n’ont posé aucune difficulté, marqués par de fréquents arrêts au cours desquels je notais sur papier tout ce que m’inspiraient l’extravagance du décor et son ahurissant bruitage, vint ce moment déconcertant où la piste cessa tout simplement d’exister. Ce fut soudain une végétation refermée sur elle-même, grimpante, rampante, tout en torsions, nœuds et enchevêtrements, mais devant quoi je ne voulus pas m’inquiéter. Sous une caverne de feuillages j’avais en effet cru distinguer la suite de la piste, quelque chose comme une veine sinueuse sur laquelle je m’étais engagé et dont, à demi courbé, je suivis quelque temps le mince méandre. Assez vite la luminosité au sol devint quasi nulle et je dus sortir de mon sac la lampe électrique, seul accessoire dont je m’étais muni, hormis un couteau emprunté à l’hôtel avant mon départ et qui jusque-là n’avait sans doute servi qu’à beurrer des tartines. Je fus néanmoins soulagé d’avoir ce couteau avec moi et je continuai à avancer, lentement et bouche fermée pour faire barrage aux insectes, en me fiant aux trouées de lumière qui, comme les lampes des ouvreuses de cinéma, faisaient de brusques et zigzagants scintillements filtrant à travers le couvert des arbres. Je ruisselais dans mes vêtements imbibés de sueur, et dans cette sueur il commençait certainement à y avoir de la peur. Le sol grouillant de sangsues était gluant d’une végétation en décomposition sur laquelle je dérapais, mes chevilles se prenaient dans les lianes, des lézards volaient, et plusieurs fois je vis détaler sous mes pieds un crapaud cornu posté là en embuscade. Guettant les serpents, je repensais aux lectures que j’avais faites avant mon départ, qui, si elles laissaient envisager un environnement hostile, ne m’avaient toutefois pas fait anticiper une telle férocité. Je me souvins aussi avoir entendu quelque chose à propos des sangliers, et de la boue dont il convient de se couvrir le corps pour échapper à leur flair, puis je me mis à penser au paludisme. Tout à coup, je fus face à une côte. Et deux heures plus tard, au prix d’innombrables acrobaties, au sommet de cette côte. De tous côtés je vis alors une étendue de verdure moutonnante évoquant d’énormes têtes de brocolis serrées les unes contre les autres et frôlées par des îlots de brouillard. Mais pas trace d’humanité. Peut-être, dans les lointains, un vague bruit d’eau. Je crois que j’appelai. J’appelai notamment Skelton, un Anglais que j’avais rencontré la veille au bar de mon hôtel. Cet appel, qui résonna de façon absurde dans le paysage, ne pouvait que témoigner d’un début de panique car Skelton, outre qu’il ne m’avait pas fait grande impression, devait à cette heure être tranquillement accoudé au bar de l’hôtel où il passait ses journées. J’attendis là un moment, agitant à tout hasard ma lampe dans le vide brumeux, jusqu’à ce qu’une pluie s’abatte brutalement sur tout et me fasse faire précipitamment demi-tour. De sorte que je redescendis par là où j’étais monté, m’agrippant aux lianes, ne cessant de déraper, arc-bouté à la pensée de la route bitumée et d’une jeep, n’importe quelle jeep, qui se trouverait là pour me ramener à l’hôtel. J’étais glacé, mes mains et mon cou saignaient, lacérés par la multitude de piquants qui saillaient de chaque plante, y compris de la plus innocente fougère. Je dus marcher encore quelques heures, la peau en feu mais grelottant, les doigts agrippés à mon couteau, puis vint le moment où je me sentis m’affaler sur le sol détrempé, et celui où je m’y allongeai, après quoi je ne fis plus que regarder la pluie ruisseler le long des troncs d’arbres. Véronique Bizot, Un avenir
Sur le bureau, à l’étage inférieur, il y avait un appareil téléphonique. Le nouveau service exigeait de fréquentes conversations. On pouvait mal entendre et comprendre de travers, ou bien oublier ce que l’on avait bien compris. On ne devait pas quitter des yeux l’appareil dont la sonnerie aiguë pouvait retentir à chaque instant. Il fallait être constamment tendu devant la menace de l’événement soudain qui pouvait toujours survenir de n’importe où et arracher quelqu’un au cadre de son activité. Même lorsque les nécessités du corps l’exigeaient, on ne pouvait pas se risquer à quitter la pièce. Il fallait être prêt à donner une information soudaine, à dire des choses cohérentes, à se trouver en présence d’éléments nouveaux modifiant les conditions du travail. Il n’y avait plus ni tranquillité ni ordre. Il fallait parler, décider, être rapide, apte à tout. On pouvait se tromper dans sa hâte, mélanger des affaires, égarer des dossiers, être inattentif, faire des fautes dont on était responsable. On n’avait pas le temps de terminer le travail quotidien qui s’accumulait en tas sur la table, partout il y avait de la nervosité, des gens arrivaient, apportaient des actes qui s’amoncelaient en se mélangeant les uns aux autres. Polzer ne pourrait aller de l’avant, le chaos était trop grand et trop confus. La pensée de l’incertitude périlleuse, de la nécessité d’être toujours prêt à toutes éventualités inattendues, incalculables, l’empêchait de dormir. Il craignait la hâte dans laquelle tout cela devait se produire. Tout le monde autour de lui le regardait et le pressait. On exigeait de la vitesse. Tout ce qu’il faisait il le faisait trop lentement. On ne pouvait pas être méticuleux, précis. On ne pouvait pas faire les choses les unes après les autres, à droite des actes, à gauche des actes, l’appareil, les gens, un gâchis, on n’avait pas le temps. La jeune fille venait pour prendre le courrier. Il fallait dicter la correspondance couramment. Pour cela il fallait de l’expérience et de la pratique. Il ne l’avait pas. Il reconnaissait avec angoisse qu’il resterait bouche bée au milieu des phrases, qu’il ne saurait pas aller plus loin et qu’il serait humilié en présence de la jeune fille. La sténographe sourirait de lui. En résumé il apparaîtrait finalement qu’il était incapable, qu’on l’avait surestimé. Alors il n’y aurait plus rien d’autre que de s’en retourner avec honte à son ancien poste. Hermann Ungar, les Hommes mutilés (trad. Guy Fritsch-Estrangin)
l’Autobus volant du professeur Poopsnagle
→ Version originale ici

Il en fut ainsi jusqu’au procès, et jusqu’à son entrevue avec ses parents. Quand il se réveilla dans sa cellule avec la conscience très nette que tout était fini, qu’il n’avait plus devant lui que quelques heures d’attente dans le vide, puis la mort, il éprouva une impression bizarre. Comme s’il se retrouvait tout nu, mais c’était une nudité étrange : on ne lui avait pas seulement enlevé ses vêtements, mais aussi le soleil, l’air, les bruits et la lumière, les actes et les paroles. La mort n’était pas encore là, mais la vie, elle, n’était plus là, il y avait à la place quelque chose de nouveau, d’hallucinant, d’incompréhensible, soit totalement dénué de sens, soit doté d’un sens, mais si profond, si mystérieux et si inhumain, qu’il était impossible à découvrir.

« Pffft ! Flûte ! se disait Sergueï, avec un étonnement douloureux. Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Où suis-je donc ? Et qu’est-ce que je suis ? » Il s’examina tout entier, attentivement, avec intérêt, commençant par ses grandes pantoufles de prisonnier et terminant par son ventre sous sa chemise ouverte. Il marcha dans sa cellule, les jambes écartées, en continuant à s’examiner, comme une femme qui porte une robe neuve trop longue pour elle. Il tourna la tête : oui, elle tournait. Cette chose un peu effrayante, c’était lui, Sergueï Golovine, et bientôt, cela n’existerait plus.

Et tout devint étrange.

Il essaya de marcher à travers la cellule : c’était étrange de marcher. Il essaya de s’asseoir : c’était étrange d’être assis. Il essaya de boire de l’eau : c’était étrange de boire, d’avaler, de tenir un gobelet, étrange d’avoir des doigts, et que ces doigts tremblent. Il avala de travers, se mit à tousser et, en toussant, il se disait : « Comme c’est bizarre, je tousse ! »

« Serais-je en train de devenir fou ? se dit-il, le cœur glacé. Il ne manquait plus que ça, que le diable les emporte tous ! »

Il se frotta le front avec la main, mais cela aussi, c’était étrange. Alors, retenant son souffle, il resta immobile pendant des heures entières, semblait-il, inerte, éteignant toute pensée, évitant de faire du bruit en respirant, évitant de remuer, car chaque pensée était absurde, chaque mouvement était absurde. Le temps cessa d’exister, c’était comme s’il s’était transformé en espace, un espace transparent, sans air, un endroit immense sur lequel il y avait tout : la terre, la vie, les hommes ; et on pouvait tout embrasser d’un seul regard, jusqu’au bout, jusqu’à ce précipice mystérieux qu’était la mort. Et la torture, ce n’était pas de voir la mort, mais de voir à la fois la vie et la mort. Une main sacrilège avait tiré le rideau qui dissimule depuis toujours le mystère de la vie et le mystère de la mort, et ils avaient cessé d’être des mystères, mais ils n’en étaient pas devenus compréhensibles pour autant, comme une vérité exprimée dans une langue inconnue. Il n’existait pas, dans son cerveau et dans sa langue d’homme, de concepts et de mots pour appréhender ce qu’il voyait. Les mots : « J’ai peur » résonnaient en lui uniquement parce qu’il n’en existait pas d’autres, parce qu’il n’existait pas et qu’il ne pouvait exister de concepts correspondant à cet état nouveau, non humain. C’était ce que ressentirait un homme si, tout en restant dans les limites de l’entendement humain, de l’expérience et de la sensibilité humaines, il voyait soudain Dieu en personne — s’il le voyait sans comprendre, tout en sachant que cela s’appelle Dieu, et qu’il frissonnait, en proie aux tourments inouïs de l’incompréhension.

Leonid Andreïev, les Sept Pendus (trad. Sophie Benech)
L’affirmation bien connue de Hegel selon laquelle l’art est mort, ou plus exactement « l’art est pour nous quelque chose du passé », me semble un point de départ obligé de toute réflexion sur la culture aujourd’hui. Cette thèse développée dans les années 1820 semble contredite par l’histoire de l’art depuis lors, mais je crois qu’il faut, dans un premier temps, reconnaître que Hegel a raison. D’abord parce que l’art des époques anciennes n’était justement pas compris comme « culture », c’est-à-dire objectivé, posé comme un ensemble d’objets extérieurs aux sujets, il était immanent aux communautés humaines, à leur vie quotidienne, et leur procurait les symboles et les significations avec lesquels ils habitaient leur monde. Ensuite parce que les œuvres n’étaient jamais réduites à une source de plaisir esthétique. L’œuvre était toujours porteuse d’un sens transcendant, d’un rapport à l’absolu, et l’histoire de l’art est ainsi inséparable de l’histoire des religions. Le rapport à l’œuvre d’art a totalement changé aujourd’hui. Il ne relève plus de la contemplation, c’est-à-dire de l’ouverture du sujet à une altérité radicale, à une dimension d’infini qui le dépasse, mais bien de la consommation, c’est-à-dire finalement de la digestion, de l’autosatisfaction et de la jouissance de soi. Jean Vioulac, « Le totalitarisme sans état. Entretien avec Jean Vioulac », propos recueillis par Éric Martin, Liberté, numéro 303 (printemps 2014), p. 14.

Ladies and Gentlemen… Mr. Leonard Cohen (1965)

5. IZMAÏL DAWKES

Si l’on en croit ce qu’affirment les historiens dans leurs travaux les plus récents, la découverte des Dawkes eut lieu un samedi, le samedi 25 mai, vers onze heures du matin.

Sous le commandement de Baltasar Bravo, l’expédition était partie l’année précédente, et elle avait en vain tenté de se frayer un chemin jusqu’aux Dawkes avant les tempêtes de novembre. Quand le vent froid avait commencé à se déchaîner, les explorateurs s’étaient repliés, pour hiverner, au 12 de la rue du Cormatin, où le capitaine avait une cousine qui sous-louait une chambre. Tous s’y entassèrent sans maugréer, faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Mais assez vite, en raison des privations et de la promiscuité, l’atmosphère devint insupportable. Le blizzard gémissait jour et nuit. Sa plainte rendait fou. Les volets claquaient ; ceux qui sortirent de la maison pour les attacher ne revinrent pas. Les semaines passaient avec lenteur. Plusieurs hommes moururent du scorbut. D’autres, enhargnés par la faim, s’entre-tuèrent. L’idée de la mutinerie fermentait dans tous les esprits, et, pour l’éteindre ou l’affadir, il fallut que Baltasar Bravo fît surgir magiquement de la viande. La cousine et un mousse furent découpés en lamelles et mangés. Quand l’hiver s’acheva, seuls douze gaillards, sur les trente-deux du départ, avaient survécu. Ils reprirent leur progression, affaiblis et désormais obsédés surtout par l’idée du retour. Baltasar Bravo avait perdu son enthousiasme des premiers mois ; à présent, une mélancolie cynique le gouvernait. Ainsi diminués, ils marchèrent longtemps sans route précise, se guidant sur leurs colères ou sur des défis qu’ils se lançaient après avoir bu. Quelques décès ponctuèrent la monotonie du voyage. Un matelot, il est vrai de constitution chétive, s’empoisonna avec de la nourriture qu’il avait ramassée sur un terrain vague. Un deuxième se brisa les deux jambes en tombant dans un escalier ; on dut l’abattre. L’aide de camp de Baltasar Bravo disparut sans laisser de trace. Deux jours après le début du mois de mai, et alors que pourtant les cartes indiquaient qu’on avait découvert le chemin qui menait aux Dawkes, un malheureux se laissa submerger par l’amertume et se pendit.

Le 25 mai, environ une heure avant midi, Izmaïl Dawkes vit arriver devant chez lui une petite huitaine de silhouettes inidentifiables, dont seule une couche de guenilles témoignait qu’elles entretenaient une relation avec l’espèce humaine. C’était un samedi, Dawkes profitait de son congé pour laver sa voiture. Il interrompit sa besogne, ferma le robinet d’eau et regarda venir à lui Baltasar Bravo, qui s’était détaché de la troupe. Le découvreur se présenta. Il avait énormément régressé au niveau linguistique, et son haleine était fétide. Izmaïl Dawkes recula un peu, sans tordre ni ouvrir la bouche. Il n’était pas bavard de nature. Baltasar Bravo se méprit sur ce qui motivait son recul et, pour l’amadouer, fit déballer par ses hommes les cadeaux qu’ils avaient pieusement transportés pendant leur périple : des maillots de corps propres, un sextant dont personne n’avait jamais connu le mode d’emploi, des boucles d’oreilles en verre teinté, un jeu de mah-jong dont il ne manquait que six dominos, des échantillons de rouge à lèvres, une boîte d’élastiques multicolores. Ils posèrent tout cela à deux mètres de Dawkes, qui les observait sans montrer d’émotion particulière.

De l’autre côté de la rue, le frère de Dawkes, Faïd, avait fait son apparition. Il tenait contre sa hanche une carabine de chasse.

– Besoin d’aide, Izmaïl ? demanda-t-il.

– Non, dit Dawkes.

Après un moment, il alla chercher dans le garage un pneu de vélo qu’il posa devant Baltasar Bravo. Le pneu avait encore des reliefs et, à un endroit, on avait noué dessus une portion brunâtre de chambre à air. C’est cet objet qui fut rapporté par les aventuriers. On peut le voir dans le musée des Découvertes, et longtemps il constitua la preuve unique de l’existence d’un passage vers les Dawkes.

Baltasar Bravo et Izmaïl Dawkes restèrent cinq minutes l’un en face de l’autre, chacun ayant répondu au geste amical de l’autre, puis, comme ils n’avaient rien à se dire, ils se séparèrent.

Antoine Volodine, Des anges mineurs

M. le président de la Chambre. — La parole est à monsieur le président du Conseil de la République.

M. le président du Conseil de la République. — Il faut faire quelque chose. Il le faut. Il faut que quelque chose se fasse, il faut que quelque chose soit fait. Il ne faut pas qu’il soit dit que nous n’aurons pas fait quelque chose. Il faut faire plus et mieux qu’il ne fut jamais fait. Et d’ailleurs, ce fameux quelque chose, nous allons le faire. Nous en avons déjà l’idée. Quelque chose, en l’occurrence, a un nom, et ce nom, c’est la Montagne, la Montagne République, c’est la Montagne R. La République est magnifique — d’ailleurs, vive la République ! —, mais la République est une fille un peu plate, du côté de la capitale. Bah ! nous allons la modifier, la République… nous sommes là pour agir… lui apporter ce que nous pouvons lui apporter : des formes rebondies. La plus belle fille du monde peut bien donner plus que ce qu’elle a, si cette belle fille est la République… la République du dépassement de soi ! Qu’y a-t-il de plus beau que la montagne ? Quoi de plus sain ? Nous allons faire une montagne. Entre nous soit dit, c’est décidé. La séance est levée. (Bruits.) Mais non… je plaisantais, bien sûr ! La séance ne fait évidemment que commencer ! Alors… qu’est-ce que vous en dites de mon idée ? Nous ferons une montagne au grand air. Qui est contre ? Mais non… rassurez-vous… vous n’allez pas voter déjà ! J’ai à peine commencé de vous vanter la Montagne R, et, je vous préviens, je ne serai pas bref, mais intarissable.

Jacques Jouet, la Montagne R